Mona Lisa, de l'ombre à la lumière...

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Écrit par Alain Succa   
Samedi, 25 Avril 2009 17:50
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Mona Lisa, de l'ombre à la lumière...
33 Tours
Vingt ans plus tard...
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Dominique Leguennec par Thierry CardinetSi ce nom évoque immanquablement un sourire indéchiffrable, c'est aussi dans la sphère musicale que vagabonde, à son annonce, l'esprit de tout fan de rock progressif français.

En effet, pendant près d'une décennie, un fringant voilier baptisé Mona Lisa navigua dans l'océan progressif, croisant souvent les eaux musicales de majestueux navires tels que Ange ou Genesis, et transportant à son bord sa petite troupe de saltimbanques vers les terres où musique et théâtre cohabitent avec intelligence. Nombreux sont les vaisseaux rock nés et morts dans la même décennie, incapable de passer de l'une à l'autre.

Ce fut le cas de Mona Lisa, fondé à Orléans autour de 1973, dissous avec les honneurs en 1980, et marquant son passage d'une empreinte trop légère pour être retrouvé avec son contour d'origine dans les esprits d'aujourd'hui. Finalement le groupe Mona Lisa représente t'il davantage ou un simple second couteau ?
Le groupe lillois Versailles, dès son premier album, en l990, voulut bien nous le faire croire en reprenant les choses là où Mona Lisa les avait laissées dix ans auparavant, et aujourd'hui encore en contribuant très largement à la renaissance du groupe.


Pourtant, Mona Lisa n'était à l'origine qu'un groupe rock français de plus. Dans les "seventies" naissantes, une première génération de musiciens crédibles, avec pour chefs de file Martin Circus, Variation ou Triangle, avait effectué une relecture française, encore superficielle, du rock anglo-saxons alors en vigueur. Mona Lisa appartient à la deuxième génération, celle qui éclot sur le terreau du progressif anglais d'alors, et dont Ange (dès 1970) et plus tard Atoll ou Pulsar seraient parmi les plus marquants fleurons.

Très vite, les gazettes installèrent Mona Lisa dans la cour du roi Ange, choix en partie dicté par le fait que feu Jean-Claude Pognant, le mythique producteur/manager du groupe de Belfort, prit en main les destinées des novices. Avec de tels parrains, les débuts se firent dans l'allégresse et l'avenir s' annonçait radieux : première partie des concerts d'Ange, premier album produit par Jean-Michel Brézovar, illustre guitariste du même Ange. Entre le roi et son dauphin, on retrouve la même volonté d'apporter une dimension théâtrale, une diction caricaturale dans le chant et un style visuel basés sur le mime et l'expression corporelle, Si chers au jeune Peter Gabriel, à l'époque gros consommateur de masques et de costumes qui donnent chaud sur Scène... Mais si on peut ressentir un certain confort à se placer sous l'aile d'un géant, il n'est jamais très agréable pour l'ego et la gloire de se trouver dans son ombre.

En fait, Mona Lisa méritait mieux que sa place d'éternel outsider : des qualités mélodiques propres étaient mises en avant, par-delà quelques défauts inhérents à l'époque, période de défrichage et de naïveté... Et si aujourd'hui encore, nous sourions aux excès et aux petites fautes de goût que le manque d'habitude et de moyens arrachaient à leur jeune âge, force est de constater que certains de leurs disques ont bien vieilli; palpitants et ardents, ils traduisent l'ivresse de la vie et de la mort. Comme beaucoup de musiciens de rock progressif, ceux de Mona Lisa essayaient d'extraire la quintessence de leur âme, d'en saisir la vérité profonde pour la transposer en musique...



Sur le premier album, L'Escapade (1974), on devine que cette âme est portée sur le sarcasme antisocial ou le récit légendaire, très logiquement dans la lignée du Caricatures (1972) d'Ange, en moins paillard et moins maîtrisé. Dominique Le Guennec peut être considéré dès le début comme un chanteur et parolier des plus imaginatifs, doublé d'un showman généreux et inventif. Sans oublier son honnête jeu de flûte, plus proche des limites techniques de Peter Gabriel que de l'exubérance de Ian Anderson (Jethro Tull). Autre centre d'intérêt, la guitare de Christian Galas, essayant de faire du neuf avec les plans les plus froids de Steve Hackett ou les moins sidéraux de Robert Fripp... Tous les ingrédients d'un style nouveau et d'une identité intéressante sont au rendez-vous; il reste à mettre le brouillon au propre!


La copie est rendue l'année suivante avec Grimaces, qui enfonce le clou dans la même veine (ça fait mal !), avec plus de maturité et d'assurance, alternant grandiloquence et sobriété, tradition poétique rurale et pamphlet socio contemporain, patrimoine français et paysages anglais. Les concerts reçoivent alors un accueil chaleureux, sans pour autant atteindre l'engouement général que suscitait Ange. Sur scène, le titre "Accroche-Toi et suis-moi "qui prend toute sa valeur, est particulièrement prisé par le public, en partie grâce à son envolée finale... accrocheuse! Mais le premier véritable morceau de bravoure est aussi le plus élaboré sur disque : "Au Pays Des Grimaces", avec un Le Guennec particulièrement inspiré et de nombreux solos de guitare de Gallas. On sent nettement que les orléanais veulent s'engager totalement dans leur art afin de s'envoler au plus vite. Mais il y a encore quelques sacs de sable à larguer : moins d'approximation musicale, moins d'auto complaisance littéraire.


Ce sera pratiquement chose faite avec le disque suivant, le relativement célèbre Le Petit Violon De Mr Grégoire (1976).
Ce changement d'altitude devra obligatoirement passer par une période de crise, avec délestage de musiciens à la clé; Christian Gallas est donc sacrifié en faveur du jeune Pascal Jardon, moins inventif, mais plus imposant et tout aussi attachant car, en fin de compte, leurs styles de jeu sont assez proches l'un de l'autre. Pas d'énorme changement d'orientation artistique mais la voix de Dominique Le Guennec est plus mûre, plus assurée, pour chanter des mots plus clairs, des textes mieux construits. L'humour est plus présent "Le Publiphone" ,la musique est plus limpide "Solaris est un véritable hymne au roi des astres". Et sur la trilogie qui donne son nom à l'album, Mona Lisa livre toute sa démesure, avec des arrangements où la cohésion et le son prévalent sur les performances individuelles. La musique, libre et belle, applique alors sa poussée ascensionnelle. Si Le Petit Violon... constitue le point culminant de la carrière de Mona Lisa en terme de popularité,


Avant Qu'il Ne Soit Trop Tard (1977) en est probablement le sommet artistique.
Un disque fait d'ombres et de lumière, d'histoires de pestiférés et de chant de marins, d'ambiances macabres ou diaboliques et de passages bucoliques, de ballades en traîneau dans la nuit enneigée et de traversées de villes modernes. De rythmes saccadés, denses, intenses, vibrants, et de moments intimes, bouleversants. De fatalité et d'absence, de vie et d'espoir. Les influences un peu encombrantes de Ange pèsent moins sur cette musique magnifique qui semble, dans sa maturité fraîchement acquise, plus que jamais inspirée par le meilleur de Genesis. Le manège tourne, tourne pour nous étourdir dans une ronde fatale.

Puis une à une les étoiles se meurent et un nouveau jour se lève...
Vers Demain dévoile un bouleversement au sein du groupe, une importante remise en question. Les années 80 approchent, et Mona Lisa estime qu'il lui faut laisser derrière lui certaines illusions, retrouver une énergie plus en adéquation avec l'époque, sans pour autant renier le passé. Pas convaincu, Dominique Le Guennec se retire, laissant sa place au batteur Francis Poulet qui, dans un registre assez proche, s'en tire plutôt bien. Plus étonnant encore la guitare est tenue glorieusement par l'ancien claviériste Jean-Paul Pierson, qui cède son tabouret à un petit virtuose nommé Michel Grandet. En définitive, on obtient une musique plus commerciale et abordable, une Sorte d'adaptation FM du progressif classique, qui préfigure d'une certaine manière le néo-progressif de la décennie suivante. Rien d'impérissable dans ce disque, même si on retrouve des morceaux d'une certaine ampleur, "Le Rat...", "Curriculum Vitae", soutenus par une volonté de plaire à un public élargi, et un final comme toujours très réussi, plein de grâce et d'émotion, mais en forme d'adieu cette fois. Car Mona Lisa ne Survivra pas à ce désir de reconnaissance non assouvi .
Malgré une tenue générale correcte, l'album n'obtint pas le succès espéré.
Découragés, les membres du groupe jetèrent l'éponge...



A l'évocation de ce groupe français, quelles impressions nous reste-t'il aujourd'hui?

Pour les détracteurs, une approche théâtrale, excessivement maniérée, du rock progressif chaleureux d'antan; un goût parfois controversé pour ses couleurs musicales baroques.
Pour les nostalgiques, cette volonté d'en découdre avec les meilleures formations de l'époque, ce mélange de commedia dell'arte et de fables médiévales, cette sincérité un brin naïve qui mettait en lumière les réflexions et les préoccupations d'une jeunesse engagée dans la douceur chimérique de l'anticonformisme et de la lutte sociale.
Pour moi et quelques autres fans, une musique un peu désuète mais fraîche et colorée, respectueuse de celle des aînés et ayant même laissé quelques traces que l'on retrouve parfois chez certaines formations italiennes ou françaises actuelles; un groupe attachant, capable du meilleur comme du pire, incomparable dans l'excellent, un peu en-dessous de Ange dans le mauvais, mais qui eut la volonté, malgré les critiques négatives, d'aller jusqu'au bout de ses idées, tout en cherchant à s'améliorer.


De l'ombre à la lumière...
C'est donc dans des dispositions relativement favorables que nous apprenions l'incroyable "reformation" de Mona Lisa.

Oyez, oyez braves fans, le troubadour électrique était de retour.


A propos du chant, Le Guennec utilise toujours aussi bien sa voix, mais ce phrasé "rive gauche"/chanson de rue "c'est extrrraaa !" peut indisposer les non-initiés, alors que les inconditionnels ne pourront pas nier leur plaisir.
Côté musical, les titres s'enchaînent avec intensité dans une production soignée (à défaut d'être imaginative), en respectant l'esprit "seventies", sans se contenter d'invoquer les Saintes reliques et les glorieuses icônes.
Le charme opère et nous séduit au bout de quelques écoutes, sans trahir nos meilleurs souvenirs.
Au rayon des nouveautés, aucune tentative maladroite d'adapter les valeurs du passé aux années 90. Simplement quelques morceaux plus bluesy "Souvenirs" ou plus carrés (le puissant et entêtant "Quelque part sur un quai"), comme autant de preuves vivantes que l'entreprise n'est pas trop nostalgique.
Ces titres plus ramassés représentent des velléités d'ouverture "commerciale ?" qui auront peut être du mal à passer l'épreuve du temps mais qui rendent le disque abordable à davantage d'auditeurs.
Il arrive que la joie d'écouter de la musique déborde à flots si large qu'il faut la verser dans le coeur des amis qui vous comprennent.
C'est pourquoi j'évoquerai avec ferveur les morceaux "Passion" ou "Les Guerriers", moments délicieux et intemporels, comme ces roses qui fleurissent au bord des plus arides chemins. Guillaume nous offre là ses plus belles interventions à la guitare, abouties comme jamais auparavant, comme s'il s'était enfin donné le temps et les moyens de les maîtriser pour que, le moment venu, la tête laisse la place au coeur et aux tripes sans que des impuretés ne viennent troubler la clarté de la cascade de notes.
Mona Lisa a donc suivi l'humble sentier du travail bien fait sans tenter follement de surprendre la fortune moderne ou de récupérer la reconnaissance facile des vieux fans transis. Mais la lutte pour obtenir une grande oeuvre (La "quête du Graal"?) exige une force et une volonté constante.

Mona Lisa avait su concevoir un album équilibré, à la hauteur de nos éxigences, en disposant convenablement les masses, en réunissant harmonieusement les forces et les faiblesses, mais on peut déplorer qu'il ne soit pas magnifique.

Dans la joie des retrouvailles, peut-on lui en tenir rigueur ?